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Playlist du T. 48 « Politique des objets » 

Tournée en cours. Paris, janvier 2026.

À l’occasion de la sortie du numéro « Politique des objets »  (T.48), la revue Tracés reprend ses bonnes habitudes et vous propose une liste de morceaux à écouter pour découvrir autrement que dans cette belle introduction les contributions. N’hésitez pas à nous partager, au fil de votre lecture, d’autres suggestions en commentaire !

Marie Alauzen, Anthony Pecqueux & Ange Pottin

« Sous mon bob », Philippe Katrine, Zouzou, 2024

En 2024, Philippe Katrine chantait, frivole, « Sous mon bob/ je marche sur le globe/ Personne ne sait qui c’est/  C’est Monsieur que rien n’effraie » ; mais qui sait qu’au milieu du XIXe siècle, l’ancêtre de Philippe Katrine, ce « Monsieur que rien n’effraie », n’était autre que le militaire britannique fièrement affublé de son nouveau casque colonial ? Immédiatement après l’éditorial du numéro, Grégoire Chamayou nous introduit à l’histoire du bob tropical, conçu après de longues séquences de réflexion sur la ventilation, la couleur, la matière « qui tombe sur [les] lobes » pour protéger les crânes britanniques si vulnérables sous leurs hauts képis par temps chaud. « Ouais le monde est fou », Katrine a bien raison, car le bob ne sert pas qu’à lutter contre la chaleur du Bengale, il est également une technologie de sauvegarde de la suprématie blanche en climat hostile. À lire avant de revêtir votre couvre-chef cet été !

« Les cathédrales », Anne Sylvestre, Anne Sylvestre chante…, 1961

Anne Sylvestre raconte qu’étudiante, elle était férue d’imagerie médiévale et révisait ses cours en haut des tours de Notre-Dame de Paris. Et elle n’était visiblement pas la seule à magnifier les bâtisseurs de cathédrales ; Bérénice Gaussuin nous explique que, plus d’un siècle avant le succès populaire d’Anne Sylvestre, les premiers architectes des monuments historiques se sont déchirés à propos de la gestion des eaux de pluie et de la possibilité d’installer des gouttières, des tuyaux rendant caduques les iconiques gargouilles et chenaux, source d’insalubrité pour les toitures et de pourrissement pour des marchandises environnantes. Lisez par vous même Eugène Viollet-le-Duc « [bercer] de sa complainte/ les gisants à l’air très doux/ une épée dans leurs mains jointes » pour défendre une politique des objets gothiques dans laquelle la conservation deviendrait prioritaire sur la qualité de la vie urbaine ; c’est édifiant.

« Brain Damage », Pink Floyd, The Dark Side of the Moon, 1973

En 1973, Roger Waters fixait un rendez-vous à son ami Syd Barrett sur la face cachée de la lune : « I’ll see you on the dark side of the moon ». Si l’événement s’était produit quelques années plus tard, ce que les Pink Floyd qualifiaient de « Brain Damage » aurait supposé la production et l’interprétation de nombreuses images du cerveau de Syd Barrett par des technologies de neuro-imagerie. Mais que font ces médiations techniques, objets de tant de travail des neuroscientifiques ? Hélène Quiniou nous emmène ensuite examiner cette mise en image du cerveau à partir de la comparaison de deux protocoles de qualification du trouble de stress post-traumatiques, l’une en 1994, à la Harvard Medical School, l’autre dans le procès des attentats de 2015. À rebours de la politique monolithique que l’on pourrait prêter aux neurosciences, elle décrit la complémentarité, mais aussi le caractère contradictoire de l’usage politique de ces images. « The lunatic is in my mind/ you raise the blade/ you make the change/ you rearrange me ’till I’m sane » ; à croire que le couplet vaut peut-être plus largement que pour Barrett !

« Fight the Power », Public Enemy, Fear of a Black Planet, 1990

Et si la fierté noire et la capacité de résistance au pouvoir pouvaient s’étendre aux êtres vivants non-humains, y compris dans les sociétés dites modernes qui ont construit une acception des phénomènes politiques dans un grand partage entre Nature et Culture ? Comment peut-on en effet penser la résistance de la vigne ou de la pomme de terre au catalogage et aux démarches qualité entreprises par l’industrie agroalimentaire, qui veulent en faire des objets disponibles pour les marchés ? « Make everybody see, in order to fight the powers that be » : dans la suite du numéro, Lucile Garçon et Sophie Tabouret nous invitent à replacer les êtres vivants au cœur de l’action politique et considérer leur capacité à résister à cette séquence de la marchandisation. Eh oui, Public Enemy a raison : « Most of my heroes don’t appear on no stamps » !

« Water No Get Enemy », Fela Kuti, Expensive shit, 1975

En composant « Water No Get Enemy » en 1975, Fela Kuti chantait un proverbe yoruba, « Omi o l’ota o », qui donne un puissant écho à la contribution d’Ismaël Maazaz sur les fontaines publiques non pas au Nigeria — pays dans lequel cet hymne politique a été composé —, mais dans des villes du Tchad, du Cameroun et du Burkina Faso. « Ko s’ohun to’le se k’o ma lo’mi o/ Nothing without water » répète Kuti ; il faut donc improviser. En deçà des arrangements institutionnels, des financements, des possibilités de maintenance et de réparation, on découvre par cette enquête la manière dont les acteurs des villes composent avec les fontaines un régime socio-technique, permettant d’assouvir les besoins vitaux que liste Kuti après son arrestation : « T’o ba fe lo we omi l’o ma’lo/ If you want go wash, a water you go use /  T’o ba fe se’be omi l’o ma’lo/ If you want cook soup, a water you go use / T’o ri ba n’gbona o omi l’ero re/ If your head dey hot, a water go cool on / T’omo ba n’dagba omi l’o ma’lo/ If your child dey grow, a water he go use ».

« Le Mal de vivre », Barbara, Le Mal de vivre, 1965

« Ça ne prévient pas quand ça arrive/ Ça vient de loin/ Ça s’est trainé de rive en rive/ La gueule en coin/ Et puis un matin, au réveil/ C´est presque rien/ Mais c´est là, ça vous ensommeille/ Au creux des reins » : on en parlait moins en 1965, mais le Mal de vivre que chantait Barbara pourrait bien être celui des femmes atteintes d’endométriose. « Le mal de vivre/ qu’il faut bien vivre/ vaille que vivre » sonne en effet comme la sentence entendue des médecins par de nombreuses femmes. Mais « Qu’il est long lorsqu’il faut le faire/ Avec son mal au creux des reins », alors Victoria Hatem explique que certaines femmes s’organisent dans la clandestinité. En se procurant des seringues, des ampoules de testostérone prescrites aux hommes trans, elles s’associent et expérimentent une forme de sororité politique et médicale. « Et puis un matin, au réveil/ C’est presque rien/ Mais c’est là, ça vous émerveille/ Au creux des reins ».

« Radioactivity », Kraftwerk, Radio-Activity, 1975

À l’automne 2021, la découverte de fissures dans les tuyaux du réacteur nucléaire de la centrale de Civaux a relancé l’angoissante ritournelle que diffuse Kraftwerk depuis 1975 : « Radioactivity/ it’s in the air/ for you and me ». Martin Denoun, Pierre Delvenne et Céline Parotte nous immergent ensuite dans les enquêtes des inspecteurs et des mainteneurs du parc nucléaire français s’affairant à résoudre le phénomène de la « corrosion sous contrainte ». « Radioactivity/ it’s in the air/ for you and me » : On comprend qu’elles et ils courent contre la montre pour éviter qu’à la liste étayée par les membres du groupe de musique électronique de Düsseldorf au fil des rééditions, « Tschernobyl/ Harrisburg/ Sellafield/ Hiroshima », ne s’ajoutent un jour prochain Chooz, Penly, Chinon ou Civaux. Une démonstration sidérante de la politique des matériaux, à lire de toute urgence !

« La boîte aux lettres » , Patrick Fiori, Si on chantait plus fort, 2005

En 2005, quand Patrick Fiori chantait la boîte aux lettres, les pratiques d’écriture et de lecture étaient bien différentes. Grâce au carnet de timbres, toujours glissé dans notre portefeuille, on s’acquittait de ses factures et on entretenait des correspondances amoureuses et administratives tout au long du mois. Il suffisait de repérer les boîtes jaunes autour soi :  « Je suis juste une fenêtre/ Tout au pied de chez toi/ C’est pas tous les jours la fête/ Surtout en fin de mois ». Puis, avec le développement des correspondances électroniques, les transformations des modes de paiement, l’évolution de la lecture de la presse, le tout accompagné par la privatisation et la mise en concurrence de la Poste, l’espacement des tournées et désormais le démontage des boîtes aux lettres, cet objet si emblématique du service public, que nous voyions sans le voir — sauf justement, lorsque nous nous avions une lettre à poster — est devenu moins quotidien et plus conflictuel. Pour comprendre ce qu’il s’est passé dans notre monde au point que nous ayons oublié ce tube de Patrick Fiori, lisez sans attendre le double entretien avec Laurent Lécole, le président général de la Fonderie Dejoie, qui fond les boîtes aux lettres pour La Poste depuis 1949 et Emmanuel Cairo, le designer qui a dessiné la dernière génération de boîtes aux lettres, conçue pour moderniser l’image  de La Poste au moment de l’ouverture à la concurrence européenne. Vous verrez, là aussi, la politique se déployer dans le choix des matériaux, la définition de l’emplacement, mais aussi l’insertion de dispositifs de sécurisation du travail des factrices ; soit des affordances, bien au-delà de la seule visibilité de la couleur qu’avait anticipée Kurt Koffka et James J. Gibson !


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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Marie Alauzen (18 mai 2026). Playlist du T. 48 « Politique des objets » . Tracés. Revue de sciences humaines. Consulté le 12 août 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/1686f


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1 réponse

  1. Marie Alauzen dit :

    Merci à Florian Sikora pour son enthousiasme et ses idées tout au long de la préparation de cette playlist !

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